Sais-tu, me disait mon grand père, toute la richesse de notre langue? Elle vient d’une longue histoire, certes, mais elle fut construite et portée par de grands écrivains. Derrière chaque mot écrit, renforcé par son usage mais aussi érodé par le sens qui lui a été donné, peut se cacher un auteur…
Il nous faut regarder dans notre histoire. Souvenons-nous de nos lectures d’enfant. Passés les premières bibliothèques roses où là détresse aiguë rarement ne nous atteignait. Beaucoup de malheurs, de sophismes, de petites filles modelées à l’ancienne. Évidemment, aussi, par un petit principe universel, on n’échappe pas au classique livre d’aviation, en texte ou dessin sur bois (N’était-ce un teck supérieur ?). On préférera aussi toujours autant des secrets, des châteaux, de glorieux pères, le midi avec les campagnes au longues balades sur le dos des chèvres, mais aussi le matériel de notre âge; orge, chaux, lait et des fantômes (étaient-ils trois ?). On changera ensuite pour les romans de cape et d’épée remplis de faits valeureux, lus le soir au fond du mas entre fils et père. « Nigaud, t’y es en plein! » me disait ce dernier quand fracassé par les mots, je cherchais l’aventure alors qu’un baiser va corrompre l’ardeur du héros, tandis que je voulais qu’il en rosse tant et tant, les parts d’ayant droits sur celui-ci n’ayant que peu de poids face à ce sire à nos yeux. De l’aventure colorée encore avec des hurluberlus peints dont les morts hissent le blanc. Agace-t-on le roublard de la cour d’école avec cela, à l’âge où roulent les billes ?
Après, sans forcément tenir compte de leur chronologie, nous lirons ça, roses et fraîchement cueillis, à l’école, justement : les anciens poètes et penseurs. Même si parfois l’émotion montait, ni eux, ni les alexandrins qui nous semblaient parfois un peu « rassis », n’en déplaise aux professeurs, ne remportaient notre adhésion. Nous, ces vieux accords n’ayant pas toujours de grâces à nos yeux, nous préférions les rats, belettes et autres renards des comptes et légendes. La fontaine où l’on boit l’eau de notre imagination d’enfant nous remplissait l’esprit, et l’on espère ô combien y trouver une fantastique image, plutôt qu’un texte complexe où les mots l’y érigent en métaphore (même pour un auteur qui a eu de pot que l’un d’entre eux ait donné son nom à notre langue).
Une fois grandis, on y reviendra. Comme en bas de la montagne où mon père me grondait « Monte et skie! ». Heureusement, l’être perd sa naïveté en lisant et nous vîmes un dieu : alors, ravis que Thor eut gommé tout ce que l’on croyait savoir de la littérature, misérables que nous sommes, nous nous y replongeâmes. Tous ces mots passants que l’on a roués se révoltèrent, car personne n’est ni candide, ignare ou sot. Alors, on se dit de romans que leurs mots en flots bercent notre esprit devenu encyclopédique. Et lorsque l’on met rime et intrigue dans des châteaux brillants de mille éclats, où des bals à costumes font des destins d’altières héroïnes, leurs illusions perdues et leur maris vaudront peu face à ces liaisons devenues dangereuses. La clôture de ces histoires nous laissait pensif, comme la marthe inutilement empaillée du salon de mon grand-père. On avait beau marcher avec l’auteur, on pensait que la faille y était. Et même si le côté inattendu de la baie prévaut sur un fruit trop cultivé, cela manquait un peu de jus : le vers ne suffit pas, se disait-on, pour faire le tour du monde. Il nous faut un peu d’aventure, des histoires de bars javellisés nous entraînant en des ravages plus modernes. On ira du coup lire à l’étranger d’autres sciences et d’autres fictions, où elles se jouent des machines et du temps. Mais, en même temps on n’oubliera pas aussi de passer du temps avec la nature, et il faudra qu’on ait mis le zoo, là, et ses bêtes si humaines, à notre programme. Car pour un enfant tout ce jus le valait si bien, qu’à l’un, fourni et plein de détails, un autre livre donnera de grands mots. Le noeud de l’adolescence se construira toutefois aussi avec la poésie. Car, émus, c’est le mot, derrière un beau vers l’aine se gonflera de notre trouble. Les mots de ci de là, polis, n’errent pas en vain dans ces prés verdoyants. Le beau de l’air qui en ressort en chansons nous étreindra aussi. Et c’est les bras ceints que notre corps changeant fait rapidement connaissance de l’art agonisant nos simples émotions enfantines, pour autant qu’elles trainaient encore en nous. A cet âge de doute est-ce vraiment le moment de lire dans le marc, qui de sa deuxième vie de café nous dirait  juste initiatiquement un avenir peu certain ? Je n’en suis pas sûr.
Après, peut-être parce que je suis justement un garçon, j’évoquerais, un peu à part, quelques écrivaines. Ni macho, ni ours n’a ri à mes lectures. Ce n’est qu’aux lettres de ces femmes, où il fait beau voir le deuxième sexe, que tout change. Or je sens déjà que si elle est parfois dure à cerner, la femme, sa gambette, voire sa rotule, tout nous émeut.
Mais, la vie, comme dans un théâtre, reprend le cours du spectacle. Faut-il, absurde ou surréaliste, qu’un scénario naisse qu’au bout du compte on puisse agir au doux moment, sans qu’une guerre d’étroits esprits n’ait lieu?
Pour finir, en ce siècle trouble où le racisme et l’antisémitisme peut se faire, dînant, c’est l’inacceptable. Et pourtant il faut bien le lire. Car ces auteurs, peu ou prou statufiés sont des cas, musiciens de notre temps, mais aussi hussards travaillés jusqu’à la nausée par notre monde On vit en eux, on écume les jours, à jardiner les phrases de ces gars riants de nos promesses données à l’aube de notre vie d’adulte. De même, on retrouvera chez certains de ces pairs éclectiques, magiciens des mots, une lettre disparue, ou une petite fille dans le métro. Alors, que nos écrivains soient rassurés car la relève est déjà là et cerclez-y au plus vite avec eux les diamants de notre littérature…
Sébastien Marinier
71 auteurs français, 1 britannique, 36 allusions ou titres d’ouvrages se cachent dans ce texte.
Catégories : Divers

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